Un Lieu de parole. Ecrivains du Valais romand, éd. Pillet, 2000.

A l’occasion d’un prix artistique de l’Etat du Valais en 2000, les principaux articles et études de l’auteur sur la littérature en Valais ont été recueillis. Ils constituent un tableau personnel ainsi qu’une initiation à la littérature du canton, ouverte à tous les lecteurs curieux de la connaître mieux.

Extrait: Qu'est-ce qu'un écrivain catholique ?
« Les Contes de Haut-Pays du Rhône » de Maurice Zermatten

Polygraphe infatigable, actif sur la scène culturelle valaisanne durant soixante ans, homme d’influence, Maurice Zermatten a joui de succès littéraires importants, dans le sillage des régionalistes de l’entre-deux guerres avant tout, puis de la littérature catholique. Ses écrits sont incontournables pour qui veut se faire une idée de l’histoire culturelle et littéraire d’une région francophone excentrée comme le Valais, dépourvue de centre urbain et intellectuel.

Né en 1910 dans le Val d’Hérens, fils d’instituteur, le jeune homme étudie les lettres à l’Université de Fribourg, où il se lie au nationaliste Gonzague de Reynold, avant de se consacrer à l’enseignement et au journalisme, à Sion. Grand lecteur, il est initié dès le début des années trente aux écrivains de l’aire catholique : Maurice Barrès, Henry Bordeaux, mais aussi Jammes et Claudel. Outre ces maîtres du roman académique et du poème chrétien, révérés par la bourgeoisie romande conservatrice, plusieurs figures majeures croisent les intérêts du jeune Valaisan préparant, quelques temps seulement, un doctorat dans la Rome fribourgeoise : Henri Pourrat, d’abord, l’écrivain auvergnat, auteur du monumental Trésor des contes, et passeur littéraire de la tradition orale. Avant d’évoluer vers des positions pétainistes exaltant la terre et le sang, notamment dans Le Chef français (1943), Pourrat avait participé à la longue collecte ethnographique d’Arnold van Gennep, qui aboutira aux volumes historiques du Folklore français. Zermatten entretiendra plus tard une correspondance avec Pourrat, témoignant d’un intérêt commun pour la condition paysanne, la transcription des contes, la vision populaire du surnaturel. François Mauriac ensuite, le jeune romancier catholique le plus en vue des années 1930. Mauriac, à qui l’on reprochait un goût excessif pour les intrigues de sensualité trouble, ou sa complaisance à décrire la faute, Mauriac que Zermatten lit, et sur les traces duquel s’accomplira une partie de sa carrière, notamment à l’occasion du Grand Prix de littérature catholique que le Valaisan obtient en 1959. Mauriac aussi, que Ramuz, le phare helvétique des années trente, déteste cordialement : trop bourgeois, trop moraliste, trop littérairement délicat pour le Vaudois.

La bénédiction de l’aîné

Ramuz, justement. Lors de la sortie du premier roman de Zermatten, Le Coeur inutile (1936) le Vaudois, qui est au sommet de sa gloire et vient de publier Le Garçon savoyard, commente le livre dans la presse valaisanne. Cet article représente un effet de lancement inespéré pour Zermatten, qui toujours demeurera fidèle à cet aîné, lui consacrant un petit livre, Connaissance de Ramuz (1947). On sait que Ramuz n’était pas tendre avec les autres écrivains. Il renâcle quant au titre Le Coeur inutile : bref, les antipodes du roman poétique ramuzien, dénué de psychologie, entièrement fondé sur la descente dans la perception première que les plus humbles ont du monde alentour. Si Ramuz souhaite que le jeune homme évite l’écueil du roman mondain, il perçoit d’emblée ses réussites: contrairement à une littérature populaire édifiante, Zermatten n’a pas voulu « embellir » ses personnages, tout au plus les a-t-il « parfois poussés un peu au noir ». Le style de Zermatten, Ramuz le trouve étonnamment libre et assumé, « abondant avec naturel ». En effet, et c’est une tentative assez audacieuse à l’époque, le Valaisan n’hésite pas à recourir au discours indirect libre, afin de faire entendre, dans le récit, la voix des ses humbles paysans. Ce qui conduit à certaines formules peu recommandés par la liturgie de la rédaction scolaire. « Il ne craint pas de se répéter », écrit encore Ramuz.

Dans les Contes des Hauts Pays du Rhône, ce trait stylistique apparaît à nouveau. Voici deux exemples de répétition rhétorique dont la tournure orale, évoque tout de suite le grand aîné :

« Pourquoi il était parti, l’autre, celui que l’on cherche ? Pourquoi il s’était perdu ? » (« Une défaite »)

Et celle-ci, où se matérialisent les émotions :

« Une détresse qui entassait de gros cailloux dans sa poitrine s’emplissait de pierres jusqu’au cou. » (« Mais la mort ne se livre pas au rabais »)

Des « contes » qui n’en sont pas

Les Contes des Hauts Pays du Rhône, quatrième ouvrage de Zermatten, paraissent en 1938. Le jeune homme a vingt-huit ans à peine, s’appuie sur un solide éditeur catholique (La Librairie de l’Université de Fribourg) et a reçu la bénédiction de Ramuz. Précoce, il a auparavant publié deux romans (Le Coeur inutile et Le Chemin difficile) et un poème (Nourritures valaisannes). Il prépare La Colère de Dieu.

Il ne s’agit pas ici d’un recueil de contes, au sens de ce que pratiquaient les folkloristes européens à l’époque. Dès sa majorité, Zermatten a pourtant participé à l’entreprise des Cahiers valaisans du folklore de Basile Luyet. Lancés en 1928, 37 fascicules seront publiés, collectant la mémoire orale des vallées : Contes de Grimentz, Contes de Savièse, etc. En 1984, à la demande de Georges Piroué, lecteur chez Denoël, Zermatten constituera un recueil de ce type pour le public français, les Contes et légendes de la montagne valaisanne. Non, ces « contes » de 1938 sont des oeuvres de fiction, parfois tangentes à des faits divers, mais sans rapport avec l’oralité galopante des veillées: ce sont des nouvelles réalistes, ne recourant ni au merveilleux des légendes, ni au rituel théâtral du « conte ».

D’amour et de mort

Deux dimensions frappent, dans ce recueil, si l’on fait l’effort d’aller au-delà d’une narration un peu vieillie, et d’une thématique régionaliste aujourd’hui surannée. D’abord, le « désir » y revient sans cesse. Les « sens », les « besoins » physiques impérieux, réclament leur tribut. Dans « La ferme au bord du Rhône », François et Catherine se désirent contre la volonté du père de la jeune fille. François et le père finiront par se noyer lors d’une bagarre. Dans « Vengeance », Louis Barmaz a les « sens affamés » de Mélanie, contre la volonté du père de celle-ci. Une rixe encore, et le père brûle vives ces machines désirantes, dans un mayen. Le père Debons, dans « Le Fils », laisse à Cottagnoud son beau-fils non seulement une épouse, mais une grosse dette financière.

Si, dans cette littérature d’époque parfois empâtée de didactisme, l’idée de la foi rédemptrice et la soumission absolue aux vues de Dieu imprègne l’ensemble, on remarquera sur le plan humain une critique assez sévère des « pères » et des figures paternelles. L’amour inconditionnel des mères y est une autre constante :

« L’amour ? Il n’avait jamais aimé que sa mère; il avait aimé sa mère très obscurément. Il avait aussi aimé ses bêtes, plus obscurément encore. » (« Vengeance »)

Ce qui dresse un tableau passablement oedipien, projeté dans le dispositif fictionnel. Les jeunes protagonistes peinent à se défaire de l’autorité parentale, des drames en résultent. Les sujets et les objets du désir ne sont cependant pas noircis, jugés, relégués par le narrateur. Au contraires, ils apparaissent comme les tragiques marionnettes d’un étau culturel et social, d’une silencieuse police des familles. Le désir est présenté comme une composante irréductible de la personne, que l’éthique communautaire tend à brimer. Dans ces « contes » qui n’en sont pas, les hommes sont porteurs du mal social, alors que les femmes passent en victimes idéalisées. Schéma oedipien, encore.

Le thème de la mort, ensuite, est traité avec force. Mort violente, le plus souvent, par suicide, meurtre ou règlement de comptes. Société rigide, code d’honneur inflexible, passions échauffées: le cocktail est explosif. Le Valaisan que Zermatten dessine n’a rien du « bon sauvage » décrit par Jean-Jacques Rousseau dans La Nouvelle Héloïse : nulle idéalisation (sauf celle des prêtres : l’auteur édite dans une officine religieuse…), plutôt la vision ramuzien. Le recueil de Corinna Bille, Douleurs paysannes (1953), en sera marqué, comme de Ramuz d’ailleurs. Lyrique avant tout, Maurice Chappaz, quant à lui, est resté volontairement à l’écart de cette veine.

Limites du conservatisme

Alors, Maurice Zermatten subversif ? N’allons pas jusque-là, mais l’on ne peut certainement pas rabattre sans autre, sur le jeune écrivain des années trente, les rigidités conservatrices qui l’ont caractérisé plus tard : l’affaire du livret de la défense civile, les ouvrages de commande lourdement patriotes, les amitiés de droite, tout ce côté famille-travail-patrie qui a fait de lui, après coup, un écrivain sans héritier possible dans un Valais en route, bon gré mal gré, pour la modernité. Voilà le comble de l’affaire : l’écrivain-père-sévère par excellence, celui qui incarne la tradition virile, militaire, institutrice d’un Valais conservateur a tracé, en 1938, un portrait sévère de la cohorte des mâles dominants.

Comme si, malgré la réussite sociale de l’homme Zermatten, l’écrivain n’avait pu s’empêcher de saper le patriarcat qu’incarnait son double.

Jérôme Meizoz

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