Père et passe, récit, En bas & Le Temps qu’il fait, 2008.

“Le nouvel opus de l’écrivain suisse est entièrement consacré à son père, ou plutôt à la projection de son imminente disparition. […] Ces morceaux d’autobiographie forment une œuvre intimiste qui porte au l’exergue placée au fronton de Père et passe.”

Virginie Mailles Viard, Le Matricule des anges, mai 2008.

 On en parle…

« Toi, tu as de la chance, si les Russes viennent, ils te feront rien !  » Ainsi parlait-on au père dans le village du Valais. On le surnommait  » le rouge « . Mais le père vieillit, son espace de vie s’amenuise, ses pas se font plus lents. Alors le fils écrivain fait ce qu’il sait faire. Ce qu’il a déjà fait d’ailleurs dans Jours rouges, un itinéraire politique, consacré à son grand-père Paul Meizoz, militant syndical et le premier président de commune socialiste du Valais. Jérôme Meizoz reprend donc sa plume, et du  » fil de l’écriture  » rejoint celui qui fut si  » vivant, robuste, affairé « . Le nouvel opus de l’écrivain suisse est entièrement consacré à son père, ou plutôt à la projection de son imminente disparition. Comment l’approcher cette figure paternelle, et la retenir de ce côté-là des vivants ? Les courts récits s’enchaînent, et dans cette  » chambre de papier  » où défilent des moments de vie, peut enfin se poser le souffle autrefois vigoureux.
S’il avance pas à pas, l’écrivain n’en dessine pas moins un portrait sanguin, d’où émane une force animale, «  Je voyais son corps vif, rougi, taché, colossal, ses mains puissantes, son large cotzon de boeuf « . Le père fut un enfant sauvage, rétif à l’enseignement scolaire, un ardent défenseur du bien public, un être mutique qui aimait suivre le fil des saisons à l’aune des arbres fruitiers et réciter des poèmes les soirs de banquet. Mais une succession de décès, évoqués en filigrane au cours des récits, se chargera de briser de l’intérieur celui qui fut  » un boxeur. Je le sais. Pourtant jamais de gants, de ring, d’adversaire visible (…). Il pourrait vous écraser d’un coup. «  L’adversaire invisible, c’est la mort qui frappe à tout va, qui enlèvera un frère, la mère Nanette, un grand-père. L’appartement familial autrefois ouvert à tout vent, se ferme, les rideaux se baissent, la télévision ne s’éteint plus. Par le choix du fragment, des ellipses temporelles, de la retranscription de ses rêves, Meizoz ouvre l’espace confiné dans lequel s’enferme petit à petit le vieil homme, – «  Une horloge sans ressort, un grand fauve éteint «  – et chaque récit est un coup porté au huis clos de la vieillesse.
Le narrateur suit le rythme naturel, syncopé des souvenirs : «  Préférer les éclats d’une constellation à un récit de fausse cohérence « . Il offre une image parcellisée des instants, qui ne connaît aucune chronologie, ni linéarité. Chaque texte se suffit à lui-même et participe au tout. Il procède par touches successives, y dépose ses mémoires : visions de l’enfant qu’il fut, ou de l’homme qu’il est devenu. Des instantanés d’enfance, des souvenirs salés de vacances à la mer, des portraits  » en gloire «  du père les bras chargés de fruits,  » souriant comme un gosse sous son chapeau de paille « , ou qui, mallette en cuir sous le bras, part mener son combat socialiste, guidé par sa «  Révolte de voir « les gros bouffer tout le gâteau » « . Le patriarche est pris dans les raies d’une écriture poétique et cinématographique qui lutte contre l’oubli, «  Je le vois, pâle déjà, tituber vers sa ligne d’horizon, et je n’ai que ces mots pour lui faire bonne escorte. «  Le narrateur se confronte pour la première fois peut-être dans Père et passe à un deuil  » programmé « . Au-delà du récit mémoriel des précédents ouvrages, – comme Morts ou vif – il livre un hymne à la vie.
Des essais sur Jean-Jacques Rousseau en Gueux philosophe, sur Maurice Chappaz, Jean-Marc Lovay, ou Ramuz – aux écrits de prose poétique où se dessine l’histoire de sa famille, Jérôme Meizoz jette des bouts de lui-même. Ces morceaux d’autobiographie forment une oeuvre intimiste, qui porte haut l’exergue placé au fronton de Père et passe :  » Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition.  » (Montaigne) »

Virginie Mailles Viard, Le Matricule des anges (France), no. 92, mai 2008, p. 31.

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